SIDIKI KABA : L’avocat qui fait la pluie et le beau temps dans la magistrature

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L’ex militant infatigable des droits humains avait deux missions essentielles après son recrutement comme ministre de la Justice : mettre un terme à la traque des biens dits mal acquis et conduire les réformes liées au statut des magistrats et à l’organisation judiciaire du Sénégal. Mais en cours de chemin, il a souvent muté en une sorte de juge d’exception ouvert aux conflits avec les magistrats jusqu’à en perdre l’âme qui avait fait de lui un avocat d’envergure.

l est devenu une grande curiosité chez ses amis des cercles dits des droits de l’Homme. Qui ne le reconnaissent plus et qui ne cachent pas pour le dire ouvertement. «Il a bigrement changé, notre ami», lâche un responsable d’une ONG de la place. Sidiki Kaba, ministre de la Justice du Sénégal, vit sa vie dans une autre vie qui lui est tombée sur la tête. On l’oublie trop souvent, mais cet homme est le premier africain à avoir dirigé la Fédération internationale de ligues de droits de l’Homme (FIDH).

Trois ans avant sa première nomination comme ministre de la République en 2013, Kaba avait déjà roulé sa bosse aux quatre mille coins du monde, en « défenseur infatigable de la dignité humaine » contre tortionnaires, dictateurs, régimes autoritaires…

Sa verve d’avocat, une expérience solide d’enquêteur dans des dossiers de violations des droits de l’Homme et un penchant invétéré pour l’activisme au niveau mondial lui ouvrent la présidence de la Fidh dès janvier 2001 à Casablanca puis en 2004 à Quito (Equateur).

Deux mandats et puis s’en va: l’ex-pensionnaire du lycée Van Vollenhoven de Dakar était déjà dans l’anticipation contre un phénomène de perturbation du jeu démocratique qui allait plus tard semer la zizanie dans les lois constitutionnelles de nombreux pays africains. «Pourtant, il aurait pu briguer un troisième mandat car les textes ne le lui interdisaient pas», indique une de ses connaissances.

A l’époque, le pouvoir était loin de l’intéresser, même s’il ne laissait rien filtrer de ses ambitions. Mais personne ne s’imaginait que Sidiki Kaba se projetterait dans une sphère politique totalement différenciée du monde des droits humains, dans ses postures psychologiques, ses réseaux insoupçonnés, ses méthodes opérationnelles, etc.

«Il n’avait plus rien à prouver dans ce monde qu’il connaissait comme nul autre pareil.» Avocat militant, ancien d’Amnesty International et de l’Organisation nationale de défense des droits de l’Homme (ONDH), acteur dans la galaxie gigantesque des droits humains, Kaba finit par se jeter dans la politique dans une période d’effervescence liée à un principe essentiel de son champ de vision: la reddition des comptes. Une deuxième carrière s’ouvre à lui.

Une autre carrière
A un tournant dans l’inachevée et chaotique «traque des biens mal acquis», il semble que Macky Sall ait eu besoin, au ministère de la Justice, des services d’un homme à poigne sans états d’âme, rompu aux arcanes du compromis juridique et du réalisme politique, pour suppléer à la ligne jugée raide et intransigeante d’Aminata Touré. La traque promise aux électeurs majoritaires de mars 2012 venait de prendre fin. Le président de la République, après illusions, cédait aux sirènes de tous ceux qui lui conseillaient ardemment de revenir à la normalité politique connue des Sénégalais: le ronron quotidien.

Engoncé dans ses nouvelles fonctions, Sidiki Kaba prend goût au pouvoir politique, petit à petit. Du monde de la rhétorique, des passes d’armes, des textes et des plaidoiries, il se jette d’un trait dans la politique, «dans la politique politicienne », accusent des magistrats. Naturellement, Tambacounda devient sa base naturelle, son fief.

La sécheresse de cadres politiques de grande envergure qui sévit dans le parti présidentiel lui facilite un parachutage béni par le chef de l’Etat. Avec le changement d’orientation impulsée par le président Sall, il est contraint à des manœuvres permanentes: entre droit et justice, éthique et responsabilité, promesses et reniements, mensonges et demi-vérités, forcings et arrangements, radicalisme et reculades.

«Non seulement le pouvoir l’a changé, mais il l’a rendu fou», s’insurge un cadre politique de la mouvance présidentielle. «Il est devenu un vrai politicien, ce qui veut tout dire.» La preuve ? «Son incursion évidente dans la gestion des dossiers explosifs Aïda Ndiongue et Tahibou Ndiaye, par exemple, mais également dans le rôle impitoyable du parquet dans le management de l’affaire Khalifa Sall et, surtout, les obstacles opposés aux conseils du maire de la Médina, Bamba Fall dans leur quête de liberté provisoire pour leur client. Il y avait de la place pour de l’apaisement

Ministre atypique et conflictogène
Ainsi, de nombreux responsables du parti présidentiel ne voient pas toujours d’un bon œil cet ex-militant des droits humains installer une guerre permanente entre l’Exécutif et la corporation des magistrats. Son autoritarisme dérange ? «En général, il ne fait qu’appliquer les directives du chef de l’Etat qui est, ne l’oublions pas, le président du conseil supérieur de la magistrature», répète-t-on à l’envie chez certains politiques.

Mais un magistrat va encore plus loin: «Sidiki, c’est un ministre conflictogène qui est arrivé à la chancellerie avec le complexe de son statut d’avocat certes de grand talent, mais aussi avec une vision, celle de mettre de l’ordre et de faire évoluer la corporation des magistrats», souligne un juge d’expérience. «Avocat hors-pair, il a cru pouvoir être juge chez les vrais juges. Or, ça ne marche pas comme ça ici», raille-t-il.

«Avec certains hauts magistrats devenus ses amis, il y a un échange de bons procédés qui assure les intérêts de chacun, notamment dans la gestion des avancements et la neutralisation de certains juges un peu trop indépendants à leur goût», ajoute-t-il. Selon un leader d’une organisation de la société civile, «Sidiki Kaba est un homme atypique parce qu’il est devenu à la fois droit-de-l’hommiste et politicien. A mon avis, il est le premier ministre de la Justice à s’investir aussi fortement dans le jeu politicien.»

S’investir jusqu’à donner l’impression d’être décideur ? «Par deux fois, le président de la République a bien fait de l’arrêter à moins qu’ils travaillent en intelligence : à propos des sorties des juges Ibrahima Hamidou Dème et Souleymane Téliko.» Les deux magistrats devaient en effet être traduits devant le conseil de discipline du conseil supérieur de la magistrature pour conduites incompatibles avec le droit de réserve lié à leur statut.

Apparemment, il n’en sera rien. Est-ce la volonté d’apaisement du président Sall qui a pris le dessus ? Peut-être, d’autant plus que Téliko, après sa dénonciation du recours intempestif aux consultations à domicile, vient d’être «promu» dans le cercle des magistrats hors hiérarchie. Désavoué, Kaba ?

Serait-il allé trop loin dans une volonté d’affrontement ? «Ce serait dommage qu’il jette le discrédit sur sa propre personne car il a abattu un excellent travail par ailleurs», lui reconnaissent la plupart des acteurs de Dame justice. Allusion aux réformes liées à l’organisation judiciaire, au service public de la justice, au statut des magistrats, etc.

Momar Dieng