Comment un pays qui a des poètes et hommes de lettres de génie, peut les ignorer royalement dans son système éducatif ?

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Bou El Moghdad Seck
Bou El Moghdad Seck

Révoulution culturelle ?

Je disais à l’ami Umàr Sàl qu’un pays pouvait marcher culturellement sur la tête. C’est le cas de la plupart des pays d’Afrique et particulièrement du Sénégal.

Comment un pays qui a des poètes et hommes de lettres de génie, peut les ignorer royalement dans son système éducatif ?

Ce serait un scandale pour un étudiant en Grande-Bretagne de ne rien connaître des écrits d’un Shakespeare ou d’un Milton. Il en est de même pour un étudiant en France qui ignore tout de la poésie de Victor Hugo ou d’Arthur Rimbaud. Ces poètes ne constituent-ils pas une partie de l’âme de ces pays?

Un élève au Sénégal peut faire toute sa scolarité et ignorer des poètes de génie tels que Ahmed Ayâne Sy, Cheikh Moussa Ka, Madiakhaté Kala, Cheikh Djiby Sow, Serigne Mbaye Diakhaté, Bou El Moghdad Seck, Ibrahima Diop Massar, Moustapha Hanne, Serigne Mor kayré et tant d’autres. Des poètes qui ont pourtant parlé aux populations, se préoccupant de leur sort et du devenir de leur pays.

Cheikh Anta Diop nous disait qu’il nous faut “réveiller le colosse qui dort en nous” afin de susciter une véritable culturelle. Qui est mieux indiqué qu’un poète national profondément encré dans le terroir et connaissant ses maux pour galvaniser ses habitants?

Prenons le cas d’un lettré comme Ahmed Ayâne Sy, le poète de Ndiolofène à Ndar (Saint-Louis du Sénégal). Né le 17 avril 1913, il a chanté sur tous les tons son pays. L’émancipation de son peuple et la libération de sa patrie le préoccupait lui qui disait qu’il avait foi en l’homme. Ayâne était un poète très enraciné mais tourné vers l’avenir et ouvert à tous les courants de pensée. Il n’était pas un adepte de l’art pour l’art. Il avait une idée claire de sa fonction de poète engagé, éveilleur de consciences :

“Si la poésie a revêtu mon peuple du manteau des exploits, mon talent poétique me revêtira de la robe des louanges!
Moi j’aime ce pays qui est ma patrie, à laquelle je consacre, depuis ma plus tendre enfance, toutes activités intellectuelles.
Ma poésie, je ne la vends pas à vil prix. Mais par elle, je vise à réveiller les consciences.
Je ne la troque pas contre de l’argent pour en tirer profit, ce qui aurait coûté à ma veine poétique plus de contrainte.”

Écrivant en pleine période coloniale, il avait à cœur la libération de son peuple. Son message à l’occupant français était clair :
“Ô patrie où peut vivre l’homme libre et honnête, ma passion de te glorifier m’attise comme un feu dévorant!
Dis à l’occupant: “Nous en avons assez de toi! Faut-il t’avoir comme tuteur jusqu’à la consommation des siècles?”

Sa conscience écologique serait aujourd’hui d’une grande utilité pour les élites dirigeantes. Le maire de Saint-Louis ainsi que les élèves de la ville auraient un regard autre sur les berges du fleuve à Saint-Louis après avoir lu ce poème :

“Tout hôte de Saint-Louis trouve toujours une joie éclatante à s’épanouir à Sor.
Les lieux de promenade sur les berges du fleuve, on n’en voit de semblable sur aucune autre rive du monde.
La joie a juré de ne plus nous quitter au point que nos yeux ne sont plus à l’abri de l’insomnie.
La ville met le bonheur dans les cœurs si bien que la paix qui y règne, laisse déborder ses flots dans tout le pays
Le champ du rossignol dans les palmiers fait oublier aux amoureux la mélopée des chanteurs.
Les arbres se balancent doucement au point d’inspirer l’amour aux citadins comme aux ruraux.
Le visiteur qui fait le tour de la ville, aura la chance de savourer à discrétion toutes sortes de bonheurs.
Bienheureux celui qui y séjourne quelque temps, car il connaîtra ce que veut dire tranquillité dans cette ville.”

Que dire de cette incitation au travail et de l’importance accordée à l’agriculture? À la fin, il semble nous prémunir contre le bradage des terres. Certainement qu’après avoir lu ce poème, les habitant de la commune de Diodel au Fouta n’auraient pas bradé 8500 hectares de terres récemment à des étrangers :

“La terre courrez-y en paix, à qui arriverait le premier pour la mettre en valeur ; c’est là qu’est l’important, c’est là la priorité!
Eh bien ! Donc semez les terres fertiles, construisez dans la campagne autant de demeures que vous pourrez ; et vous connaîtrez la prospérité.
C’est la culture des champs qui fait vivre jeunes et vieux et qui est source sûre de la concorde et de l’économie saine.
Cessez de semer et vous courrez à votre perte, votre énergie s’affaiblira et vous vous en mordrez les doigts.
Ne changez pas l’eau d’irrigation en ruisseaux de sang, car c’est un devoir que de ne pas verser le sang d’un homme.
J’ai vu que la terre n’a pas été créée pour qu’on y répande le sang, car Dieu, en la créant, témoigne vraiment de la compassion pour ses créatures.
Ne laissez pas violer cette terre par des étrangers, car l’homme libre a un avis particulièrement déterminant dans le devoir de sa patrie.”

Ahmed Ayâne savait aussi chanter l’amour et se positionnait comme acteur social. Il raconte que le 15 mars 1969 à 18h à Ndiolofène, un jeune homme s’étant épris d’une fille d’un de ses parents, la demanda en mariage à son père, mais celui-ci refusa. S’étant assuré que la fille aimait le jeune homme, Ahmed Ayâne s’employa de sorte qu’il parvint à unir les deux amants, après avoir convaincu le père récalcitrant (un “Pa Allemand” comme diraient aujourd’hui les jeunes😃). C’est alors qu’il composa le distique suivant pour nous dire à sa façon que “Nobeel cosaan la”. Ces vers ont convaincu le “Pa Allemand” :

“L’amour est une chose merveilleuse, qui ne s’embarrasse pas de pudeur. C’est un hôte qui va au festin des amants sans être invité.
Il abreuve les cœurs des coupes qu’un bon coup de foudre remplit soit d’un remède soit d’un mal violent”.

Le poème suivant aurait pu être enseigné aux jeunes élèves pour leur apprendre le respect dû aux animaux. En voici le contexte raconté par l’auteur lui-même : ” J’arrive chez mon cousin Ibrahima Mbaye qui se lamente. Il m’apprend qu’il venait de perdre une chatte qu’il aimait beaucoup. Alors je fais ce poème pour partager sa douleur” :

“La mort est un sabre coupant, tranchant, acéré et de bonne trempe; aussi les précautions d’un homme averti ne peuvent-elles lui épargner ses coups.
Ni chosroès ni Shirwân, ni Umar Ibn Hind, ni Nu’man, ni Zufar n’ont pu les esquiver,
Ni le lion dans sa forêt, ni le chameau, ni le mouton, ni la chèvre, ni le bœuf ne peuvent éviter ses coups.
Pas plus que l’oiseau dans les airs, le poisson dans l’eau, le faucon, la huppe, le pigeon et le rossignol, la mort ne les épargne.
Ni génies, ni bêtes, ni anges, ni hommes, personne ne reste sur la terre
Il y a une leçon à méditer dans l’anéantissement de tous les êtres. Même notre époque nous offre des exemples de disparitions à méditer.
Nous avions une chatte que le destin nous a ravie. Ô mort, tu extermines tout!
Elle nous protégeait des souris et des serpents, elle veillait sur la maison dès que dormaient les veilleurs.
Elle ne se ruait sur aucun voisin. Ah! Combien nous regrettons cette chatte, perle de la gent féline!
En mourant, elle nous a laissé des petits. Sa tâche était grande, et Oh! Quelle noble tâche!
On dirait qu’en nous quittant, elle a fait, en guise d’adieux, cette recommandation à l’épouse d’Ibrahima:
Je vous laisse ma famille dans votre maison, prenez-en soin, car le voisin a des droits qu’il faut respecter!”

Sur le plan de la bonne conduite morale, il nous laissait le conseil suivant :
“Regarde-toi dans un miroir pour en tirer des leçons. Si tu te trouves beau, conduis-toi noblement.
Mais si tu ne paies pas de mine, adopte tout de même une noble conduite, car tu dois éviter de réunir en toi deux laideurs : celle du physique et celle du moral.”

Ceci est un aperçu de la poésie de cet immense poète méconnu des élèves d’un pays qui était pourtant sa passion. Voulant partager sa poésie avec les populations, il avait fait don de plusieurs de ses recueils à l’IFAN. Ces poèmes restent confinés dans des rayons de bibliothèques spécialisées.
Voilà une des raisons qui nous font dire que le ministère de la Culture doit être “brûlé”. C’est d’une extrême urgence !😉

PS : dans d’autres posts, nous donnerons un aperçu de la poésie de beaucoup d’autres poètes “enracinés” mais royalement ignorés par le système culturalo-éducatif de ce pays.

Khadim Ndiaye

Seneleaks