La mort de Steve Biko, premier clou du cercueil de l’apartheid

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Steve Biko,leader du Mouvement de la conscience noire, il meurt le 12 septembre 1977 après avoir été torturé par le régime de l’apartheid. Son combat n’a pas cessé d’imprégner les townships de l’Afrique du Sud et, plus largement, du continent.

Dans le panthéon des héros de la lutte contre l’apartheid, en Afrique du Sud, Steve Biko tient certainement une place à part. À part mais essentielle. Cette voix singulière, cet esprit libre, cet homme charismatique et intègre a défié les tenants de l’ordre raciste, de l’ordre blanc. Il l’a payé de sa vie. Littéralement tué par les mains expertes des gardiens du temple du « développement séparé ». C’était un 12 septembre. Il y a quarante ans. Il avait tout juste 30 ans. Et pourtant, sa conscience, noire, n’a jamais cessé d’imprégner les townships de l’Afrique du Sud et, plus largement, du continent tout entier. Hier comme aujourd’hui. En 1994, à peine élu président de la nation arc-en-ciel, Nelson Mandela, dans une formule dont il avait le secret, l’affirmait : « Biko a été le premier clou dans le cercueil de l’apartheid. »

Il est né le 18 décembre 1946, dans le township de ­Ginsberg, dans ce qui était alors la Province-Orientale, devenue aujourd’hui celle du Cap-Oriental. Il s’inscrit en médecine à l’université du Natal, dans la section des « non-­Européens », apartheid oblige. Il devient alors membre de l’Union nationale des étudiants sud-africains (Nusas). Il s’y sent à l’étroit. La direction du syndicat est opposée à l’apartheid mais on n’y trouve que des Blancs et les limites des actions apparaissent clairement à ses yeux. Pour Steve Biko, les étudiants noirs, métis et indiens ont besoin de leur propre structure, seule apte à prendre en compte leurs intérêts. Il crée donc, en 1969, l’Organisation des étudiants sud-africains (Saso), embryon de ce qui allait devenir le Mouvement de la conscience noire (Black Consciousness Movement, BCM), dont il allait devenir le symbole et qu’il définissait ainsi : « Le Mouvement de la conscience noire est une attitude de l’esprit et une façon de vivre, l’appel le plus positif émanant du monde noir depuis longtemps. »

Son engagement le fait vite repérer des sbires de l’apartheid. Il est expulsé de l’université du Natal en 1972. L’année suivante, il est banni et ne peut prendre la parole en public ni même s’adresser à plus d’une personne à la fois ! Il n’en a cure et continue à parcourir les townships et les villages sud-africains pour gagner les Noirs à ses idées. Il y parvient d’autant plus que dans les années 1960, souvent appelées les « sixties silencieuses », la répression du régime raciste, qui a suivi les massacres de Sharpeville le 21 mars 1960, a été telle que la plupart des grandes organisations anti-apartheid (comme l’ANC, le PAC ou le PC sud-africain) ont été interdites et leurs dirigeants emprisonnés.

Développer un sentiment de fierté d’être noirs

La philosophie du BCM visait à exhorter les Noirs à se libérer eux-mêmes des chaînes de l’oppression et à travailler à cette libération. Ils devaient développer un sentiment de fierté d’être noirs, gagner en confiance afin de construire leur propre avenir. Il s’agissait donc d’un réveil autant culturel que social et politique. Mais, contrairement à certains mouvements africanistes d’Afrique du Sud, Biko prônait – comme l’ANC – l’avènement d’une société non raciale. Beaucoup d’étudiants membres de la Conscience noire se sont ensuite retrouvés enseignants à Soweto et en première ligne lorsqu’en 1976 éclate la révolte dans ce township qui refuse l’enseignement en afrikaans, la langue du pouvoir. Une révolte matée dans le sang.

Malgré le danger, Steve Biko multiplie les déplacements. C’est ainsi qu’il se rend au Cap le 17 août 1977, mais il repart le lendemain sans avoir vu ses contacts pour cause de sécurité. Il est arrêté sur la route du retour et emmené au siège de la police à Port Elizabeth, où il est torturé. Le 6 septembre, malgré des jours de tabassage, les nervis de l’apartheid se déchaînent à nouveau et lui fracassent la tête contre les murs de sa cellule. Malgré ses blessures et les dommages cérébraux évidents, il est maintenu attaché en position debout. Ce n’est que le 11 septembre qu’il est emmené à l’hôpital de la prison de Pretoria, à 12 heures de route, transporté nu, à même le plancher du véhicule. Il décède le 12 septembre 1977.

Le régime d’apartheid ne reconnaîtra jamais sa responsabilité dans cet assassinat, parlant d’abord d’un décès suite à une grève de la faim avant de lancer une enquête qui ne trouvera aucun responsable ! Il faudra attendre la Commission de la vérité et réconciliation (TRC), mise en place après la chute de l’apartheid, pour que des policiers avouent leur geste monstrueux. Des milliers de personnes, sous le choc, ont participé aux funérailles de Steve Biko à King William’s Town, où se trouve aujourd’hui la fondation qui porte son nom. L’indignation internationale fut telle que le Conseil de sécurité de l’ONU décida alors de renforcer l’embargo sur les armes décidé en 1963. « L’arme la plus puissante dans les mains de l’oppresseur est l’esprit de l’oppressé », affirmait Steve Biko.

Cinéma et chansons en mémoire

Steve Biko a inspiré une vingtaine de chansons dans le monde. Le rappeur américain aux racines haïtiennes Wyclef Jean, dans son morceau intitulé Diallo, a même fait le parallèle entre le meurtre du leader du Mouvement de la conscience noire et celui d’un jeune migrant d’origine africaine à New York en 1999. Peter Gabriel a également immortalisé sa mémoire dans une chanson, Biko, qui est également un plaidoyer antiraciste. Mais c’est peut-être le cinéma qui aura aidé à perpétuer, en Europe notamment, le combat de Steve Biko. Dans son film Cry Freedom – qu’il a tourné en 1987 au Zimbabwe, l’apartheid sévissant encore –, le réalisateur Richard Attenborough raconte l’histoire vraie de l’amitié entre le journaliste blanc Donald Woods et Biko, joué par Denzel Washington, qui s’est nouée lors d’un reportage.

La Rédaction