Arabie Saoudite. Pourquoi le roi a-t-il décidé d’autoriser les femmes à conduire ?

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Le pouvoir l’a annoncé le 26 septembre : à partir de juin 2018, les femmes seront autorisées à conduire dans le royaume. Mais doivent-elles l’obtention de ce droit à leur long combat, ou à d’autres motivations du pouvoir ?

“Une décision courageuse de la part d’un roi courageux”, réagit le journaliste Jamal Khashoggi sur son compte Twitter, au lendemain de l’annonce, le 26 septembre, du décret royal qui accordera le droit de conduire aux femmes saoudiennes à partir de juin 2018.

“Mais ce qui serait encore plus important, serait de permettre le pluralisme intellectuel et religieux”, ajoute-t-il. Avant de préciser :

 Quand nous aurons dépassé des questions telles que la conduite des femmes, la légalisation de salles de cinéma [de concert, de musique et autres formes de divertissement], alors nous nous occuperons de ce qui est le plus important, à savoir des questions telles que la liberté d’expression, la participation politique, [l’instauration de contre-pouvoirs] et [la transparence]. Alors seulement notre pays prendra son essor.”

Khashoggi, longtemps un des éditorialistes les plus prestigieux du pays, s’exprime avec une grande liberté de ton depuis qu’il a choisi de partir en exil, début septembre. Il critique avec virulence le tournant répressif du prince héritier Mohamed ben Salman (détenteur de facto du pouvoir), qui se traduit par des arrestations par dizaines, notamment dans les milieux islamistes, mais également parmi les défenseurs des droits de l’homme et plus généralement tous ceux qui ne tiennent pas le discours souhaité par le régime.

Toujours sur Twitter, Jamal Kashoggi rappelle que, par le passé, le pouvoir saoudien a réprimé les femmes qui ont milité pour leurs droits : “Il ne faut pas passer sous silence les sacrifices des femmes [qui se sont battues pour ce droit] et à qui cela a fait du tort. Certains leur doivent des excuses.”

 “Si Dieu le veut, je reviendrai”

Nombreux sont ceux qui rappellent la liste des 47 femmes qui avaient, les premières, organisé une manifestation publique en prenant ouvertement le volant en 1990, et qui ont chèrement payé pour cela.

D’autres, à l’instar de Loujain Al-Hathloul, qui a passé plus de deux mois en prison en 2014 pour avoir conduit, se contentent d’un laconique “al-hamdu lillah” (Dieu merci) pour commenter le décret. Quant à Taha Al-Hajji, militant des droits de l’homme en exil, il écrit :

L’étau de la tyrannie s’est brisé sous la pression des femmes. Au prix de sacrifices et grâce à leur persistance, elles ont arraché leur droit au pouvoir et aux oulémas qui le servent”.
Une diversion ?

Mais c’est là tout l’enjeu du débat qui s’ouvre en Arabie Saoudite. Ce droit a-t-il été gagné grâce à la mobilisation de la société civile face au pouvoir, ou bien généreusement accordé par ce pouvoir politique ? Selon un internaute anonyme, le combat des femmes a été et restera “hors-la-loi” :

Zéro pointé. Les pressions de la part des femmes n’y sont pour rien. C’est une décision souveraine du [pouvoir politique].”

Ce qui est sûr, c’est que l’enjeu est considérable pour le pouvoir saoudien. Car cette mesure “aura valeur de test pour savoir si le prince héritier Mohamed ben Salman saura introduire des réformes économiques et sociales malgré l’opposition conservatrice”, écrit James Dorsey, observateur averti du royaume, sur son blog.

Il rappelle un récent article du Guardian, rapportant que “les ultraconservateurs gardent leur emprise sur un nombre significatif de jeunes”. Cet article citait un Saoudien anonyme de 24 ans :

Les 11 comptes Twitter les plus suivis dans le pays appartiennent à des religieux salafistes. Il s’agit de plus de vingt millions de gens qui sont suspendus à tout ce qu’ils disent. Ils ne vont jamais accepter certains changements. Jamais.”

Toujours selon Dorsey, cette décision est aussi un moyen de faire diversion des autres aspects de la politique saoudienne. “Cela détourne l’attention des critiques internationales au sujet de la guerre au Yémen […], ainsi que d’un rapport de Human Rights Watch” sur la persistance de discours d’incitation à la haine religieuse “antichiite, anti-soufie, antichrétienne et antijuive” par “des figures religieuses nommées par le gouvernement”.

Source : C.I.

 

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